Hommages posthumes

Des archives départementales de Lille

VICTOR SAINT-LEGER

Le département et la ville de Lille fait ont une perte sensible en la personne de M. Victor Saint-Léger, manufacturier, membre du Conseil général de la Chambre de commerce et du Comité linier de Lille, ancien colonel de la Garde nationale, inopinément enlevé à sa famille et à ses concitoyens à un âge où il aurait pu rendre encore pendant de longues années d'éminents services au pays.

Ses obsèques ont eu lieu le 22 janvier 1872. On remarquait dans l'assistance M. le Préfet du Nord, M. le Secrétaire général, M. le Maire de Lille, des Membres du Conseil général, des Conseillers municipaux de la ville, les membres de la Chambre de commerce, ceux du Comité linier, des magistrats, des avocats, les notabilités de Lille et des environs, de la finance, de l'industrie et du commerce ; M. le général de la division, MM. les généraux de brigade en résidence à Lille, des officiers des canonniers-sédentaires et des sapeurs-pompiers, de l’ancienne Garde nationale et de l'armée, enfin une foule considérable appartenant à toutes les classes de la société.

Au cimetière du Sud, quatre discours ont été prononcés, le premier par M. Louis Legrand, de Valenciennes, au nom du Conseil général, le second par M. Charles Verley, Président de la Chambre de commerce de Lille, le troisième par M. Delesalle, au nom du Comité linier, le quatrième par M. Adrien Bonte, parent et ami du défunt.

Nous croyons devoir reproduire ici trois de ces discours.

Discours de M. Legrand

» Permettez moi, Messieurs, de vous exprimer la tristesse profonde et les regrets durables des collègues de M. Victor Saint-Léger. Sa mort inopinée jette le deuil et laissera un vide bien difficile à combler dans notre Conseil général, dont il était un des rapporteurs les plus éminents et dont il venait d'être nommé secrétaire.

» L'un des plus jeunes et des nouveaux parmi ses collègues, je n'avais pas le droit de m'attendre au pénible honneur de parler en cette qualité, Mais M. Saint-Léger avait gardé lui-même l'âme jeune, et dès le premier abord je m'étais senti invinciblement attiré vers cette nature sympathique et franche, Aussi, bien que je n'aie pas eu le temps, hélas! de jouir de ses brillants qualités, je l'ai assez connu cependant pour l'apprécier, pour l'aimer, et je ne puis voir se refermer cette tombe, ouverte trop tôt, sans que justice soit rendue au bon citoyen qu’elle nous dérobe.

» Les époques de divisions et de luttes ardentes comme la nôtre sont trop souvent exposées à méconnaître les hommes de ferme modération qui ne veulent pas s’inféoder entièrement à un système et ne font de sacrifice à aucune popularité. Ces caractères là pourtant ont leur mérite, et, si je puis ainsi dire, leur fonction sociale : ils empêchent les partis de devenir extrêmes et les ramènent à la mesure, à l'esprit pratique, à l'amour désintéressé du pays.

» M. Saint-Léger appartenait à cette classe d’esprits. II allait toujours droit son chemin, n'ayant souci que de son devoir, et ne prenant conseil que de l'honneur et de la justice. S'il paraissait parfois indécis et timide, c’est que sa conscience délicate voulait tout peser; mais une fois son parti pris, et c’était toujours celui qui lui avait semblé le plus honnête et le plus modéré, rien ne pouvait plus l’ébranler.

» Nul n'apportait plus d'application à étudier, plus d'intelligence à comprendre, plus de dévouement à servir les intérêts publics qui lui étaient confiés. Mais il ne cherchait à les satisfaire que dans leur expression la plus haute, la plus conforme au véritable intérêt général, et il fut toujours aussi simple, aussi exempt de détours, aussi loyalement naturel dans toute sa conduite que dans cette vive et généreuse éloquence qu'il possédait sans art.

» D'un caractère chevaleresque, dont l’affabilité n’enlevait rien à l’implacable droiture, il dédaignait pour lui-même et il méprisait chez les autres l'emploi de l'intrigue, cette basse ressource des ambitions égoïstes. Il aurait voulu la bannir de la politique; du moins il a su en préserver sa vie, et garder intactes, à un rare degré, sa dignité d'homme et son indépendance de citoyen.

» Tant d'exquises qualités méritaient bien l’estime et l'hommage que M. Saint-Léger reçoit aujourd'hui de toutes les opinions réunies ici par une commune douleur.

» Gardons-nous cependant, Messieurs, de commettre l’ingratitude et la faute de ne pas revendiquer un pareil homme pour les idées libérales qu'il aimait sans ostentation bruyante, mais qu'il servait en réalité avec attachement. Les mêmes principes peuvent êtres utilement soutenus de plusieurs façons : par les uns, avec une ardeur impétueuse; pour les autres, avec une conviction plus mesurée dans la forme, mais non moins efficace.

» Du reste, ceux-là même qui trouveraient que M. Saint-Léger a pu se tromper à quelque moment de sa carrière publique (et quel est l'homme qui ne se trompe jamais dans la mêlée des choses d'ici-bas ?), ceux-là même doivent reconnaître que cette âme élevée n'a jamais obéi qu'à de nobles mobiles et n'a connu que les seules passions qui honorent.

» Libéral et patriote, M. Saint-Léger ne pouvait hésiter sur la ligne de conduite à suivre dans la crise que nous traversons. Il était acquis tout entier à cette politique sagement républicaine qui peut seule panser nos plaies, opérer notre réconciliation sociale et restaurer notre grandeur.

» Hélas ! formé par la vie et par la pratique des affaires et loin de l'y éteindre, ayant trouvé moyen d'y aviver la flamme de son lucide et chaleureux esprit, nous pouvions espérer qu'il finirait enfin par permettre à son patriotisme de l'emporter sur sa modestie et qu'il accepterait de consacrer à cette politique nationale les ressources accumulées de sa forte maturité,

» Et le voilà, en un instant, disparu, décevant nos affectueuses espérances au plutôt les réalisant mieux dans une existence meilleure, mais ne nous laissant que d’amers regrets !

» Je me trompe, il nous laisse aussi des exemples de fière indépendance, de vertueuse modération, de probité civique qui resteront, pour nous, inséparables de son cher et honoré souvenir ! »

Discours de M. Charles Verley

» Nous venons de faire au nom du Conseil général un premier hommage au patriotisme, à la fermeté de convictions, aux vertus de notre ami.

» La Chambre de commerce de Lille, dont il fut pendant douze ans un membre dévoué, veut aussi payer un tribut à ses services et à sa mémoire.

» C'est une tâche difficile, Messieurs, que de retracer en quelques paroles une vie consacrée au travail, aux devoirs civiques, aux intérêts du commerce, aux affaires publiques, et dont chaque jour offrait l'exemple d'une noble activité.

» M. Victor Saint-Léger a été manufacturier, il a été colonel de la Garde nationale, il a été membre de la Chambre de commerce, membre du Conseil général, membre du Comité linier, il a été tout cela sans jamais reculer devant les sacrifices que lui imposaient ses devoirs et toujours prêt à rendre à ses concitoyens et à son pays le concours de son expérience, de son intelligence et de son patriotisme.

» Il appartenait à cette génération d’hommes sérieux, amis du travail, dévoués aux intérêts du pays, qui ont su maintenir haut le renom de notre industrie et la prospérité de notre cité.

» Dans la Chambre de commerce, il se montra toujours aussi éclairé que ferme. Il savait concilier l’esprit pratique avec la largeur de vues, et ses conseils, empreints d’un rare bon sens, étaient écoutés et suivis.

» Dans toutes les circonstances, il apportait une loyauté parfaite, une rectitude à toute épreuve, un dévouement sans bornes.

» Aujourd’hui qu’il n’est plus, nous saluons avec un respect ému cette vie bien remplie, cette carrière toute de devoir, et nous conserverons fidèlement le souvenir de ce collègue dont l’honnêteté, la franchise et l’activité resteront pour nous un modèle. »

Discours de M. Delesalle

» Messieurs,

» Le Comité linier de Lille, qui perd en M. Saint-Léger un de ses membres les plus actifs et les plus dévoués, ne pouvait manquer d'apporter sur sa tombe l’expression de sa vive douleur et de ses regrets.

» Depuis l’origine de cette institution, M. Saint-Léger avait pris une part des plus actives à ses travaux. Son expérience, son esprit éclairé, sa droiture de caractère, sa loyauté absolue en faisaient un collaborateur d’une valeur éminente.

» Dans toutes les discussions, il apportait une conviction sincère, une franchise qui allait droit au but et un désintéressement complet. Jamais il ne songea à ses propres intérêts ; toujours il plaça au premier rang ceux de l’industrie linière et du pays.

» Aujourd’hui, le Comité linier perd en lui non seulement un collègue estimé, mais un ami sûr, loyal et dévoué, dont le souvenir restera profondément gravé dans nos cœurs. »